Homélies de Pâques

Vous trouverez ci-dessous les homélies d’Eric Mattheeuws de la veillée de Pâques et de Carlos Kalonji du dimanche de Pâques :

Homélie pour la veillée pascale – 3 avril 2021
(Exode 14,15–15,1a ; Baruc 3,9-15.32–4,4 ; Romains 6,3b-11 ; Marc 16,1-7)
Nous avons commencé cette veillée pascale dans l’obscurité. Si cette célébration se déroule dans la soirée ou la nuit, c’est pour nous relier à toutes les nuits que traverse l’humanité. Hier soir sur la place Saint-Pierre à Rome, des enfants ont accompagné et inspiré la prière du Pape en évoquant les obscurités de leurs propres vies. Pour nous, il y a de toute évidence la pandémie du Covid et ses innombrables répercussions. Sans qu’elle nous fasse oublier le reste…

; par exemple, il y a deux semaines, nous avons fait mémoire des attentats de Bruxelles. J’ai lu dans la presse le témoignage d’une femme qui était à l’aéroport de Bruxelles le 22 mars 2016. Elle se dit chrétienne et habitée par des valeurs humanistes ; mais quand elle s’est réveillée après que le souffle de la bombe l’ait fait s’évanouir, et qu’elle a dû côtoyer l’horreur au milieu des morts et des blessés, toute sa vision du monde a été ébranlée. Elle a dû décider si elle se fierait encore à ses valeurs ou non.
L’épreuve est souvent un moment de remise en question, de doute. Ce qui en temps normal semble aller de soi cesse d’être une évidence ; nos convictions et nos croyances sont testées. Il nous faut alors décider si nos valeurs ont encore une pertinence ou pas, si la vie garde son sens ou pas, si Dieu est avec nous ou pas.
Dans la lecture du livre de l’Exode, nous voyons Moïse et son peuple poursuivis par l’armée égyptienne et coincés devant la mer. C’est une expérience critique. Alors Moïse crie vers Dieu. Où est donc la liberté qui lui a été promise quand ils se sont enfuis ? Où est-elle, la Terre promise ? Tout semble s’écrouler, ça n’a plus de sens d’encore avancer. Mais Dieu répond à Moïse : « pourquoi crier vers moi ? poursuis ton chemin ! Je ne t’ai pas retiré ma promesse, tu traverseras la mer. » De même Jésus, à la veille d’être condamné, a crié et supplié, pour aboutir à une certitude : oui, je continuerai, ça a du sens d’encore aimer, de me donner.
Dans la lecture du livre du prophète Baruc, il en va de même. En exil, le peuple est désespéré ; il baisse les bras, il doute. Toutes les évidences se sont évaporées. Mais par la bouche du prophète, Dieu l’interpelle : quand tu étais menacé par des puissances ennemies, tu n’en faisais qu’à ta tête, tu t’es écarté de la Sagesse qui te servait de guide. Mais je ne t’ai pas retiré ma fidélité. Aujourd’hui même, tu peux marcher dans la lumière ; retrouve donc mon chemin, car il t’est encore ouvert.
En fait le récit de la Création dans le livre de la Genèse va dans le même sens : la nature elle-même n’est pas une évidence, mais plutôt une victoire permanente de la vie sur la mort.
Finalement, la vie elle-même n’est pas une évidence, même si quand tout va bien nous pouvons être tentés de l’oublier. La lumière est toujours une victoire sur les ténèbres, la liberté une victoire sur la dépendance, le bonheur une victoire sur la perdition et le désespoir. Même quand on s’appelle Jésus-Christ ! Lui dont le seul chemin était d’aimer, il a récolté incompréhension et rejet, et la croix s’est dressée devant lui pour tenter de le faire renoncer.
Pour en venir à notre quotidien : notre société occidentale si protégée et équipée n’est pas si solide qu’elle pouvait en avoir l’air. Nos gouvernants élus ne sont pas infaillibles. Nos semblables ne sont pas toujours altruistes et sympa : quand ils ont peur, ils se ruent dans les magasins pour remplir leurs chariots de farine et de papier WC. Nous-mêmes, nous ne sommes pas inébranlables : confinés, nous nous retrouvons fragilisés. Avec le Covid, beaucoup de nos évidences sont tombées. Nos convictions et nos croyances sont testées. Et nous voilà frères et sœurs de nos ancêtres du temps de l’Exode ou de l’Exil.
En priant hier devant la Croix et en méditant sur le chemin suivi par Jésus, je me suis demandé : dans quel état d’esprit a-t-il pu garder son cap et opter pour l’amour jusqu’au sacrifice, s’avancer vers sa mort ? Avec quelles ressources a-t-il marché vers le Calvaire ? Je suis impressionné.
En fait, je pense qu’à un moment donné, au cœur des épreuves et des difficultés de la vie, quand on ne peut pas s’appuyer sur des évidences et que nous sommes fragilisés jusque dans nos valeurs et le sens de notre vie, Dieu nous attend sur un terrain plus profond et nous pose cette question : quel est le fondement de tes valeurs, sur quoi reposent-elles ? Sur quel socle vas-tu pouvoir t’appuyer pour pouvoir les choisir à nouveau malgré tout ? Que reste-t-il de solide quand tout est déstabilisé en toi ou autour de toi ?
L’évangile de cette nuit pascale nous fait voir trois femmes. Elles s’en vont au tombeau avec des parfums pour embaumer le cadavre de Jésus. C’est un geste d’immense tendresse. C’est aussi un rite qui devait être accompli, et qui n’avait pas pu l’être vu l’ensevelissement rapide de Jésus avant que ne commence le sabbat. Leur démarche vient entériner la mort de Jésus, fermer le livre de sa vie. Leur problème c’est que la tombe sera fermée, comme elle doit l’être. Comme la Mer Rouge était une porte fermée. Comme l’exil à Babylone était sans fin. Comme l’attentat de Zaventem était dévastateur. Comme le Covid n’en finit pas… Oui mais en arrivant les femmes voient qu’on a déjà roulé la pierre. LE TOMBEAU DE JÉSUS EST OUVERT ! Et là, elles reçoivent un message. (La visite d’un ange est toujours une parole, un message. « Ange » signifie « messager ».) Autrefois, Moïse avait reçu comme Parole : « Pourquoi crier vers moi ? » Ici, l’ange dit : « Ne soyez pas effrayées. » Ensuite, c’est un envoi qui enjoignait à Moïse de s’avancer au milieu de la mer, et qui maintenant dit aux disciples : « Il vous précède en Galilée. » D’une Pâque à l’autre, de la Pâque juive à la Pâque chrétienne, c’est le même message et le même passage. Une invitation à dépasser l’effroi et le doute et à rechoisir la vie, PARCE QUE CE QUI ÉTAIT FERMÉ EST OUVERT. La Mer Rouge et le tombeau sont devenus des lieux de passage. Et tout est redonné : l’amour, la fidélité, la Terre promise, l’espoir, les valeurs. Voilà l’inconcevable, l’incommensurable trésor que les trois femmes ont pour mission de rapporter à la communauté des disciples. Voilà ce qui a fait d’eux des témoins.
Voilà ce qui fut à l’origine des communautés chrétiennes qui se sont multipliées à toute vitesse. Elles rassemblent des femmes et des hommes qui ont reçu pour eux-mêmes et qui sont devenus porteurs d’une annonce pour tout qui veut bien l’entendre : tout être vivant est invité à rencontrer le Ressuscité, à entrer dans la réalité d’une vie qui trouve dans la victoire de Jésus sur la mort un socle inébranlable, un sens et une espérance indestructibles. C’est une expérience qui n’est pas réservée à certains, elle est accessible à toute personne, de tout âge et de toute condition. C’est l’expérience de cette paroissienne de 93 ans qui s’approche de la mort dans la confiance et la paix. C’est l’expérience de cette famille qui se donne quelques instants de prière commune pour être dans la paix. Celle de cette personne handicapée qui vit une amitié avec Jésus et témoigne de sa joie. Celle de cette victime de l’attentat de Zaventem qui a décidé grâce à sa foi de ne pas s’enfoncer dans l’amertume mais de garder son cap.
Frères et sœurs, c’est Pâques ! C’est la fête de tous ceux pour qui la vie n’est pas évidente et qui ont choisi de trouver en Jésus-Christ le fondement de leurs valeurs, de leurs efforts, de leur espérance. Puisse cette joyeuse nouvelle continuer de se répandre auprès de tous ceux qui souffrent ou qui doutent.
« Nous sommes venus pour cueillir l’espérance. Pour trouver la joie qui se lève et se maintient au milieu des doutes et des peurs, pour prendre auprès de toi la joie qui surgit et qui tient bon face aux conflits et aux difficultés, pour recevoir la vie que rien ne peut écraser, même pas le fardeau de la mort ! Le travail de Dieu consiste, sans relâche, à relever la vie pour l’éternité. » (D’après une prière de Charles Singer, dans Semailles.)
Être chrétiens, vivre en chrétiens les souffrances de la vie et les nuits du monde, c’est décider que le socle de nos valeurs soit rien moins que la vie éternelle. C’est choisir comme point d’appui l’éternité de l’amour de Dieu, manifestée dans la résurrection de Jésus. C’est prêter l’oreille aux anges, ces messagers qui nous murmurent sans cesse : « Il est vivant et il vous attend sur la route ! »

Eric Mattheeuws

    • * * *

HOMÉLIE DE CARLOS

    La Résurrection de Jésus fut l’entrée dans un genre de vie totalement nouveau, une vie qui n’est plus soumise à la loi de la mort et du devenir. Et cette vie inaugure une nouvelle dimension de l’être-homme : la vie ne s’épuise pas dans son horizon purement terrestre. Dans la Résurrection de Jésus, une nouvelle possibilité d’être homme a été atteinte, une possibilité qui intéresse tous les hommes et ouvre un avenir, un avenir d’un genre nouveau pour les hommes. Cependant, trois difficultés peuvent se dresser devant nous :

1. Problème d’ouverture : la foi juive connaissait la résurrection des morts à la fin des temps. Mais une résurrection vers une condition définitive et différente, en plein milieu du vieux monde qui continue d’exister – cela n’était pas prévu et donc, de prime abord, ce n’était même pas compréhensible. C’est pourquoi cela était insaisissable pour les disciples. Cela était pour les disciples une chose tout à fait inattendue, face à laquelle ils avaient besoin de temps pour retrouver leurs esprits.

Les disciples s’étaient trouvés face à un phénomène qui, pour eux-mêmes, était totalement nouveau, puisqu’il allait au-delà de l’horizon de ce qu’ils pensaient, de ce qu’ils vivaient. Cela était totalement inhabituel. Saint Marc nous raconte que les disciples réfléchissaient, en descendant de la montagne de la Transfiguration, préoccupés par la parole de Jésus selon laquelle le Fils de l’homme serait « ressuscité d’entre les morts ». Et ils se demandaient entre eux ce que signifiait « ressusciter entre les morts » (Mc 9,9s). Et, de fait, en quoi cela consiste-t-il ? Les disciples ne le savaient pas et devaient l’apprendre seulement par la rencontre avec la réalité.

Question : Est-ce parce que ceci ou cela n’entre dans notre vision des choses que ça n’est pas possible ou que cela est faux ou ne doit pas avoir de crédit ? Ne gagne-t-on pas à être ouvert ?

2. L’expérience de la vie quotidienne faite des hauts et des bas : Avant hier encore, là, le cri de Jésus mourant retentissait pour ses disciples comme la fin tragique d’une espérance, la perte inexorable de celui qui avait cheminé sur leur routes, bénissant, guérissant, libérant ceux qui ployaient sous le poids du péché… mangeant avec eux, interprétant et accomplissant la Loi d’une façon nouvelle. Malgré ses innombrables miracles, malgré toute sa bonté exercée par tous ses actes, tout s’est arrêté. C’est aussi cela qui se passe dans nos vies quand nous essuyons des échecs, quand tombe à l’eau tel projet sur lequel on avait beaucoup misé, quand s’éteint l’espoir d’une amitié, d’un amour, d’une réconciliation, quand on bute sur le silence même de Dieu. Donc, découragement, tentation d’abandon…

Question : Est-ce que vraiment parce qu’aujourd’hui rien n’a marché il faut conclure que rien ne marchera pour toujours ?

3. Une attitude trop scientifique : la Résurrection dit que Jésus est sorti vers une vie différente, nouvelle – vers l’immensité de Dieu et, partant de là, il s’est manifesté aux siens. Mais est-ce qu’il en a été vraiment ainsi ? Pouvons-nous – nous surtout, en tant que personnes modernes – donner crédit à des témoignages de ce genre ? La pensée moderne répond négativement parce que, pour elle, avec le « changement de l’image scientifique du monde, les idées traditionnelles sur la Résurrection de Jésus » doivent « être considérées comme dépassées ».

Question : Que veut dire au juste « l’image scientifique du monde » ? Jusqu’où arrive son caractère normatif ? La science est-elle le tout de la vie ?

La réponse aux trois difficultés est assez simple. Dans les témoignages sur la Résurrection, on parle de quelque chose de nouveau. Les disciples parlent d’une chose paradoxale, de quelque chose qui dépasse toute expérience et qui est cependant présent de manière absolument réelle. Dans les témoignages sur la Résurrection, on parle donc d’une nouvelle dimension de la réalité qui se manifeste. La réalité existante n’est pas contestée, mais il se manifeste une autre dimension par rapport à celles que nous connaissions déjà. Cela peut-il être en opposition avec la science ? L’inattendu, l’imprévu, l’inaperçu, l’inimaginable, le non-déjà-su, l’inconnu ne sont pas absents de l’horizon de notre expérience. Dieu est justement le maître de l’inédit, celui qui crée et recrée, celui qui produit et renouvelle, celui qui surprend, qui réussit quelque chose au-delà de nos attentes et calculs, bref, celui qui réussit un nouveau commencement là où nous ne voyons que limites et fin. 

Est-ce que vraiment il ne peut exister que ce qui a existé depuis toujours ? Évidemment, non. Est-ce que – et pourquoi pas ? – quelque chose d’inattendu, d’inimaginable, quelque chose de nouveau ne peut pas exister ? La grandeur de la vie, en effet, est telle qu’elle est même là où on ne l’imagine pas. Elle n’est pas limitée à nos connaissances et à nos perceptions des choses. La vie n’est donc pas réductible à ce qu’admet notre intelligence. Elle est plus profonde que l’étendue de nos connaissances. 

Croire en Jésus-Christ mort et ressuscité, c’est croire qu’il y a au milieu de notre vie un principe de renouveau qui peut retourner les choses.

La résurrection du Christ nous provoque à un renouveau dans notre vie. Soyons ouverts. Tout cela passe par des décisions concrètes : sortir du « tombeau » de notre égoïsme pour vivre un amour vrai ; rouler la pierre du découragement qui nous emprisonne et qui nous empêche d’aller de l’avant ; ne pas se laisser emporter par la rancune et la vengeance mais faire triompher le pardon, la bienveillance et la miséricorde. Ainsi, pourrons-nous à la fois nous dire à nous-mêmes que nous pouvons nous relever et dire aux autres qu’ils peuvent aussi se relever, qu’ils ont raison eux aussi d’espérer. Ouvrons-nous donc à la vie plus grande de Dieu. Amen !

Carlos Kalonji

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